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9 février 2014

LE TU ET LE VOUS CHEZ L'ADOLESCENT

C'est l'horreur mais ton arrogance me tue,
tu me dis vous après tu...
(Lost song, 1987) 
Serge GAINSBOURG, Jane BIRKIN. 


J'ai été souvent confronté en tant que pédiatre de ville à la question de la bonne distance à adopter avec un adolescent. Donner la priorité à son écoute sans pour autant négliger la demande des parents qui l'accompagnent. Adopter envers lui un vouvoiement systématique en cette première rencontre. Ce sont effectivement des pré-supposés, des à-priori qui se révèlent efficients dans la majorité des cas et notamment vis-à-vis des grands adolescents que l'on rencontre pour la première fois, quand le pédiatre est en position de consultant, de donneur d'avis (voire de conseils), de médiateur...



Les pédiatres hospitaliers et les pédopsychiatres sont dans cette situation quasi- exclusive de consultant et voient surtout des grands adolescents. Dans les exposés oraux, ils sont nombreux à conseiller ce vouvoiement systématique.

La situation est à mon avis toute autre quand le pédiatre est consulté pour un tout jeune adolescent manifestement pré-pubertaire et/ou quand il s'agit d'un(e) patient(e) qu'il suit depuis des années, voire depuis la naissance. Il est possible qu'il ne l'ait pas vu(e) depuis plusieurs années et peut alors se trouver un peu perdu par les métamorphoses du temps qui passe. Le pédiatre a beau tourner sa langue sept fois dans sa bouche avant de parler ou débuter par une forme à la troisième personne : "Et alors ce jeune homme (cette jeune fille), qu'est ce qu'il lui arrive?" (sur le mode du camelot qui interpelle la ménagère: "Alors la petite dame, est-ce qu'elle veut de ma salade, elle est belle ma salade!). Vient immanquablement le temps du choix et alors tout se complique car il y a, j'en atteste, des vouvoiements très maladroits et des tutoiements trop complices...  

Leïla la rebelle

Leïla, 14 ans, est en 3ème. En classe, la situation s'aggrave: les notes s'effondrent, Leïla perturbe le cours, est insolente avec certains professeurs. Il y a eu plusieurs fugues et quelques scarifications. Son trouble du sommeil (ancien) s'est majoré. Elle se plaint d'une asthénie profonde, de céphalées quasi-permanentes qui ne lui laissent, dit-elle, aucun répit. Elle a présenté en classe plusieurs malaises à type de lipothymies mais qui m'ont semblé, dans leur description, très théatralisées.

Je connais Leila depuis qu'elle a 1 an et ne l'ayant pas revue depuis 2 ans, je suis un peu sidéré de ce que sa mère et elle m'apprennent. Ses parents se sont séparés quand elle avait 3 ans 1/2 et je croyais (sûrement à tort) qu'elle s'était bien adaptée à la garde alternée. C'est la seule enfant de chacun des deux parents. Je l'ai accompagnée lors du décès précoce de ses deux grand-mères dont elle était très proche, mais aussi lors du décès d'un arriere-grand-père, foudroyé par une crise cardiaque au volant de sa voiture qui véhiculait aussi Léïla et sa cousine. Je l'ai toujours tutoyée...

Depuis deux ans environ (date de ses premières règles), elle conteste l'autorité de son père. Je comprends qu'elle cherche à se situer. Elle voit une psychologue depuis quelques mois. Malgré (ou à cause?) de la présence de sa mère, je peine dans l'interrogatoire (pas facile de demander le nombre de protections quotidiennes pour les ménorragies? Et tutti quanti) et aussi dans l'examen clinique ... J'ai l'impression qu'il serait sain qu'elle trouve un(e) autre médecin que moi (là c'est moi qui ai du mal à me situer!). Je le lui dis devant sa mère en méconnaissant (de façon évidente, quoique provisoire) qu'il est pour le moins cavalier de la "lâcher", elle et ses parents, en plein milieu d'une situation difficile.
    
Quand je fais sortir sa mère, j'aborde avec elle la question du vouvoiement et elle me dit qu'elle préfère le tutoiement. Mais que cela, en fait, l'indiffère car "Tous les adultes sont nuls", que sa mère lui prend la tête et son père est "un c..". Elle me dit ensuite qu'elle ne souhaite qu'une chose, c'est qu'on "la lâche", puis elle quitte brutalement la pièce... Je suis un peu perdu par cette mise en acte dont Léïla n'est pas coutumière avec moi. Plus tard, sa mère me dira que Léïla lui avait confié que je ne la prenais pas "au sérieux", elle et aussi ses symptômes. Je la revois après qu'elle ait "dynamité" la réunion parents-professeurs, puis avalé quelques comprimés de benzodiazépines paternels. 

Deux semaines plus tard, après un scanner cérébral normal, un changement de verre de lunettes et trois séances d'orthoptie, l'ambiance est nettement plus décontractée. J'ai pu reprendre avec elle que j'avais bien perçu sa revendication d'autonomie (vivre en internat la semaine) et que j'en avais, dans ma consultation, brûlé maladroitement les étapes. Je lui réaffirme alors que je suis toujours à ses côtés pour l'aider à passer ce gué (J'ai dans l'idée que le pédiatre peut être quelquefois un personnage d'arrière plan, comme un grand père bienveillant...).

Dans ce cas un peu caricatural, il est clair que ma tentative de passage au vouvoiement auprès de Léïla venait en redoublement de mon orientation prématurée et a certainement été vécue par elle comme une mise à distance, voire un abandon. La polysémie du verbe "lâcher" n'a pas besoin d'être ici développée.

Paul le déprimé

Paul a 12 ans et m'est adressé par son médecin pour une insomnie rebelle. Il a en fait un syndrome dépressif sévère, avec des idées noires. Dernier enfant d'une fratrie de trois. Paul est pâle, petit et maigrichon. Ses parents sont âgés et je comprends très vite qu'ils ne s'entendent pas depuis longtemps. Le père de Paul a le visage marqué par un alcoolisme chronique et sa mère s'absente souvent pour son nouveau métier de formatrice qui la conduit parfois Outre-mer. Paul se dit peu motivé par le collège et se sent très isolé avec un seul copain. Il a des intérèts dans des secteurs - les vieux voiliers et la mythologie gréco-romaine- qui recoupent totalement les miens quand j'avais son âge. Paul ne s'anime vraiment que quand il me "colle" sur telle ou telle bataille navale ou tel ou tel dieu grec.

L'aspect physique de Paul et ce contre-transfert particulièrement chaud me conduisent "naturellement" à le tutoyer. Il m'amène des photos de ses maquettes, je le conseille dans ses lectures. Il va un peu mieux, a renoncé à réveiller son père le matin pour qu'il ne soit pas en retard à son travail mais continue à controler le stock de cannettes de la cave. Cette amélioration n'est que transitoire et je suis amené à l'hospitaliser quand il me fait part de son intention de sauter du haut du palier. Il prendra plus tard lui aussi, les médicaments de son père.

Le père que j'ai rencontré à plusieurs reprises n'allait pas assez bien pour s'impliquer comme je le lui avais suggéré (ballades à vélo ou maquettes en duo avec Paul). Et ce dernier ne croyait plus à ce tardif "recollage" de la relation père-fils. Dans ce contexte de dévaluation du père, mon rôle demandait à être clarifié et je pense que le tutoiement que j'avais adopté d'emblée avec Paul me mettait dans une intimité plutôt handicapante à moyen terme. Difficile pour lui d'admettre la dure réalité (lui qui, tel un héros grec, se rêvait des parents idéaux)... Difficile pour moi de sortir de cette position de contre-modèle de père évanescent.

Il faut s'interroger autant sur le tutoiement "naturel" de la seconde vignette clinique que sur le vouvoiement "raisonné" de la première. 

L'histoire des usages du français et la comparaison à d'autres langues sont instructifs car elles permettent d'accéder à la complexité et à la réflexion. Durant l'ancien régime, la différenciation tutoiement/vouvoiement est clairement liée à la hierachie marquée et codée entre les différentes classes sociales. La Révolution française, jusqu’à l’avènement du Directoire, a imposé le tutoiement général et a interdit l’emploi des vocables "Monsieur"/"Madame" remplacés par "Citoyen"/"Citoyenne". Pour Jean RASPAIL (1), nostalgique de l'ancien régime et de la messe en latin, c'est une régression car la Révolution "égalisait au plus bas niveau, celui du plus grand dénominateur commun de la familiarité". Une perspective historique plus récente nous rappelle que socialistes et communistes (le temps des camarades!) se tutoyaient (à l'exception notable, il est vrai, de François Mitterand qui ne le supportait guère!).

A l'école de la République, on est passé progressivement du vous au tu. Jean RASPAIL évidemment déplore le tutoiement des élèves par leurs professeurs: "Au premier jour de classe, l’ex-maître devenu enseignant par banalisation de la fonction et refus de cette sorte de sacerdoce qu’elle représentait autrefois, ne demande plus à l’enfant dont il fait connaissance: « Comment vous appelez-vous? », ce qui serait au moins du bon français, mais « C’est quoi, ton nom ? » "

Par contre, Bertrand GAUFRYAU, chef d'établissement, (2) énonce que le vouvoiement à l'école est une "caricature du respect" et que ce qui compte est le maintien d'une distance "suffisamment bonne"


Le tutoiement évoque l'intime, le familial, mais aussi la dépendance d'une relation quelquefois profondément assymétrique. En France, on a toujours tendance à tutoyer les personnes placées en garde à vue dans les commissariats ou écrouées dans les prisons (il serait question d'un projet de loi visant à imposer le vouvoiement dans ces lieux qui se doivent être des lieux de droit). Ce n’est pas par hasard: il y a derrière cette pratique une volonté de rabaisser et de mépriser les personnes. Il existe donc toujours, dans les rapports sociaux, une différence marquée entre le «tu» et le «vous». Dans quelle mesure les grand(e)s adolescent(e)s qui se font tutoyer par leurs professeurs ne rangent pas inconsciemment ces derniers dans la même catégorie que les policiers et les gardiens de prison ?


Dans le domaine du soin, des psychanalystes défendent le vouvoiement avec des formules assez convaincantes: "Je te tutoie car je ne veux pas vous voir "(3) ou "Le tu immédiat tue les tabous de la rencontre et la relation d'égal à égal "(4). Ce qui, au delà des mots d'esprit, nous donne à penser. Les médecins (pédiatres, généralistes, pédopsychiatres) sont dans l'ensemble plus nuancés dans leurs écrits que dans leurs paroles (5,6). Ils insistent surtout sur la bonne distance relationnelle, l'empathie et le souci actif du professionnel vis-à-vis de son jeune patient.  Ils n'instituent pas de règles car le "tu" peut se révéler possiblement intrusif et le "vous" met quelquefois trop à distance. 

Qu'en est-il aujourdhui dans d'autres langues? En anglais, c'est le contexte, le ton et les mots accompagnants qui colore le "you". En Italien et en Espagnol, le vouvoiement standard est la troisième personne du singulier. Il est moins utilisé qu'en France et surtout pour marquer le respect vis-à-vis d'une personne plus âgée. Le "tu" est haïssable voire grossier pour le Wallon francophone alors que presque systématique chez le Quebecquois!

Comment faire?

La relativité historique et géographique ne doit pas conduire au relativisme et donc au désengagement vis-à-vis de cette question car, on l'a vu, des maladresses peuvent être un obstacle de plus à la réussite de la rencontre. A cet égard, le questionnement (voire le malaise) ressenti par le praticien est un bon indicateur de la pertinence de la question.


Faut-il pour autant interroger directement l'adolescent? Mon expérience est qu'on obtiendra quasiment toujours comme réponse d'adopter le tutoiement. L'expérience clinique indique aussi que, jusqu'à un certain âge, la plupart des adolescents apprécient d'être tutoyés à partir du moment où le médecin par ailleurs sait les vouvoyer (c'est-à-dire les respecter) par ses attitudes (5). Comme l'écrit Philippe JEAMMET, ce qui compte c'est que l'adolescent trouve du répondant (7)...


Alain QUESNEY

(1) Jean RASPAIL  "Vous dirais-je tu ou bien me diras-tu vous?"                             (2) Bertrand GAUFRYAU "Le vouvoiement à l'école, ou la caricature du respect"     (3) G.PICHEROT, L. DRENOT.  DIU de médecine préventive de l'adolescent (Nantes 18/01/2012)
(4) Christelle MOREAU: www.psychanalyse-en-ligne.org/vouvoiement-tutoiement.html    
(5) Patrick ALAVIN, Daniel MARCELLI: Medecine de l'adolescence (Masson 2005)   
(6) Philippe BINDER: "Comment aborder l'adolescent en médecine générale?" (Revue du praticien 2005-55) 
(7) Philippe JEAMMET: "Pour nos ados, soyons adultes" (Odile Jacob 2008)                                       
                 

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